Tarasques
- fardoise07
- 6 janv.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 mars
J'ai déjà parlé de la Tarasque de Noves, du musée lapidaire d'Avignon, qui n'a rien à voir avec l'animal fabuleux dont la légende rapporte qu'il a été vaincu par Sainte Marthe. On peut cependant voir un petit relief qui la représente dans une rue de la ville,

au n°20 de la rue des Teinturiers à l'angle de la rue de la Tarasque
Avignon états et Lieux - mon blog sur Avignon
Mistral la décrit ainsi dans Mirèio, Cant XI - Li santo
"La bête a la queue d'un dragon,
Des yeux plus rouge que cinabre ;
Sur le dos des écailles et des dards qui font peur !
D'un grand lion elle porte le mufle :
Elle a six pieds humains, pour mieux courir ;
Dans sa caverne, sous un roc
Qui domine le Rhône, elle emporte ce qu'elle peut."
C'est elle aussi que l'on peut voir sur un chapiteau du cloître de Saint Trophime à Arles :

On reconnaît la carapace, et surtout les six pattes, l'une des caractéristiques de la Tarasque provençale.
La légende :
Elle est rapportée par Jacques de Voragine au XIIIème siècle, dans le livre II de sa "légende dorée" (1) la vie de Sainte Marthe
«Il y avait, à cette époque;- sur les rives du Rhône, dans un bois entre Arles et Avignon, un dragon, moitié animal, moitié poisson, plus épais qu'un bœuf, plus long qu'un cheval, avec des dents semblables à des épées et grosses comme des cornes, qui était armé de chaque côté de deux boucliers; il se cachait dans le fleuve d'où il ôtait la vie à tous les passants et submergeait les navires. Or, il était venu par mer de la Galatic d'Asie, avait été engendré par Léviathan, serpent très féroce qui' vit dans. l’eau, et d'un animal nommé Onachum, qui naît dans la Galatie : contre ceux qui le poursuivent, il jette, à la distance d'un arpent, sa fiente comme un dard et tout ce qu'il touche, il le brille comme si c'était du feu. A la prière des peuples, Marthe alla dans le bois et l’y trouva mangeant un homme. Elle jeta sur lui de l’eau bénite et lui montra une croix. A l’instant le monstre dompté resta tranquille comme un agneau. Sainte Marthe le lia avec sa ceinture et incontinent il fut tué par le peuple à coups de lames et de pierres. Or, les habitants du pays appelaient ce dragon Tarasque et en souvenir de cet évènement ce lieu s'appelle encore Tarascon,au lieu de Nerluc, qui signifie lieu noir, parce qu'il se trouvait là des bois sombres et couverts. »

Wikimedia - Jacques de Voragine, Legenda aurea (trad. Jean de Vignay). Manuscrit de BnF, fonds français 242, fol. 154.[3 Gallica
Dragon (3) - « drakôn », mot dérivé du verbe grec « derkomai » signifiant « regarder fixement ») fréquemment lié aux rivières et à leurs débordements, voir : Wikipedia
On le voit, elle est un peu différente de la tradition provençale,

telle qu'elle se retrouve en effigie lors des fêtes de Tarascon
"La Tarasque de Tarascon traînée au bout de son écharpe par une petite sainte Marthe."
La signification du mythe :
La tarasque créature hybride, a donc été vaincue par Sainte Marthe, par la douceur et la foi et non par la violence. Dans les légendes celtes, reprises par les chrétiens, ce sont des guerriers (Siegfried- Saint Georges – Saint Michel) qui luttent contre la bête par l'épée, le héros rétablit l'équilibre, venge la victime. C'est la victoire du bien sur le mal. Dans la légende provençale, c'est l'amour, et donc la force du spirituel qui vainc le monstre et la lumière triomphe des ténèbres. Symbolique du passage du paganisme au christianisme, mais aussi de celui de la société rurale à l'urbanisation. De nombreuses villes en France ont ainsi comme « patron » un saint saurochtone. (tueur de dragons).
D'autres mythes se mêlent, venus d'orient et de Grèce, Héraklès de retour d'Espagne après avoir vaincu le le tyran Taurisque, combatit en Gaule un animal semblable (légende plus en rapport avec l'autre Tarascon, celui d'Ariège ?). Thésée et le géant Scyron (4). On le sait, la bête dévoreuse connue sous le nom de « tarasque de Noves »s'apparente aux lions méditerranéens et aux rites funéraires du « passage ». Ces lions que l'on retrouve à Arles, sur le portail de l'église Saint trophisme.

Ce monstre androphage, de tradition pré-romaine, apparaît aussi dans la galerie Nord du cloître de l'abbaye de Montmajour sous la forme de deux têtes ornant des consoles de la galerie Nord.
La première console, située près de l'enfeu de l'abbé Jean Hugolen (1405–1430), montre la Tarasque en train de dévorer la tête d'un homme qu'elle traîne sur le ventre. La seconde orne une console qui se trouve à l'opposé à l'angle Nord-Est du cloître. Le monstre finit de dévorer une personne dont on distingue encore le corps au fond de sa gueule."

ainsi que sur un chapiteau provenant de la cathédrale Saint Siffrein de Carpentras, déposé au musée Duplessis Comtadin :

L'identification, on le voit, est difficile, et sous le vocable "Tarasque" diverses interprétations sont possibles. La tradition chrétienne s'est forgée sur des mythes antiques et a été "codifiée" au XIIIe siècle par deux textes, celui de Jacques de Voragine et celui de Vincent de Beauvais (*) à partir de mythes greco-romains (Hercule, Thésée), et étrusques aussi, ainsi que de mythes africains, Ethiopie (la bête Mantichore), le Léviathian de la Bible, etc. Il ne faudrait pas oublier les mythes celtiques reliés au combat contre le dragon, et le passage du paganisme au christianisme.
La tarasque de la rue des Teinturiers à Avignon a bien des airs de lion à y regarder de plus près, sous l'érosion.
Lire aussi :
La Légende dorée de Jacques de Voragine est consultable sur le site
https://www.bibliotheque-monastique.ch/bibliotheque/bibliotheque/voragine/tome02/106.htm - Sainte Marthe
Mirèio Frédéric Mistral - Edition bilingue – Librairie Alphonse Lemerre et Cie - Paris 1944
article de Laurence Fritsch-Ory « Sur les pas de la tarasque et du drac, maîtriser son dragon intérieur », sur tous les animaux fabuleux de la vallée du Rhône.
Comentarios